IL FAUT SORTIR DE L’ENTRE SOI POUR ARTICULER DU FAIRE ENSEMBLE

Extrait de La vie associative mai 2012 n°18
vendredi 6 juillet 2012
par  JPA
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Emmanuelle Cosse est vice-présidente du conseil régional Île-de- France, en charge du logement, de l’habitat, du renouvellement urbain et de l’action foncière. Mais elle reste connue pour avoir été la première présidente d’Act-Up, association de lutte contre le sida connue pour ses interpellations publiques spectaculaires et qu’on ne peut soupçonner d’allégeance aux pouvoirs publics. Comment concilie-t-on mandat représentatif et engagement associatif passé ?

L’éternelle question des relations entre ce qu’on appelle communément « les politiques » et les associations me semble en fait mal posée. On a tort de toujours vouloir opposer ces mondes et y établir absolument des frontières - même si l’autonomie du mouvement social fait évidemment sens. Il faudrait plutôt s’appesantir sur la tension, les frottements possibles entre ces deux milieux, tous deux créateurs de politique et porteurs de changement durable pour la société. Il faut aussi avoir toujours à l’esprit la pluralité de ces deux milieux : le conservatisme peut autant se retrouver chez des élus que dans des associations quasiment parapubliques, tout comme l’innovation et le courage politique.

JPEG - 6.7 ko Pour ma part, je me suis construite politiquement par mon engagement associatif, notamment au sein d’Act-Up que j’ai rejoint à 17 ans.
Et c’est dans ce mouvement que j’ai remporté de véritables victoires politiques, qui ont eu des impacts positifs sur la vie de nombreuses personnes (prise en charge à 100 % des séropositifs, accès aux trithérapies génériques dans les pays du Sud, inexpulsabilité des étrangers gravement malades, Pacs). Si bien que j’ai du mal à comprendre la distance souvent établie par certains élus avec le monde associatif. Cela est évidemment très lié à la formation même de ces élites politiques mais aussi au recrutement interne des partis. Arriver à sortir de l’entre soi pour articuler du « faire ensemble » est un enjeu à part entière.

Incompréhension mutuelle ou mutuelle compréhension
Il y a de la part du corps constitué des politiques « professionnels » une sourde incompréhension de ce qu’attend d’eux le monde associatif. Cela peut s’expliquer par une certaine ignorance des élus vis-à- vis de ces mouvements mais aussi, malheureusement, parce qu’ils attendent parfois des signes d’allégeance des militants associatifs : les premiers détenant souvent le pouvoir décisionnel pour accorder des subventions aux seconds...

L’incompréhension existe aussi du côté du monde associatif parce qu’il est peu ou pas assez associé à l’élaboration des politiques menées, mais aussi parce qu’il ignore la réalité du quotidien des élus, de leurs marges de manœuvre réelles et des contingences politiques. Le dialogue est donc nécessaire pour une mutuelle compréhension, à défaut d’une entente.
Quand on exerce un mandat représentatif, c’est une erreur de penser et d’espérer que la relation avec les associations serait uniquement consensuelle. Il faut accepter qu’elle soit difficile voire conflictuelle. Or les élus ne veulent pas de ces tensions ; ils voudraient être félicités par les associations qu’ils financent, ils prennent mal les critiques et les désaccords.

Mais les associations doivent aussi savoir construire un rapport de force, ne pas être dans la connivence, ni dans la rupture caricaturale. Il me paraît essentiel de trouver comment chacun peut rester à sa place, sans oublier d’où il vient et pourquoi, pour qui, il agit. Alors, une tension, complexe mais stimulante peut naître, permettant à des élus de soutenir des réformes, pensées et portées par le monde associatif. Des collaborations fructueuses peuvent exister même si ce n’est pas simple de « faire ensemble », d’organiser un réel dialogue entre monde associatif et politiques tout en reconnaissant que les rythmes et les codes sont différents.

Partage d’expériences
Dans mon mandat de vice-présidente en charge du logement, ma pratique est évidemment aussi conditionnée par les relations amicales avec certains acteurs associatifs et mon passé de militante. Travailler avec l’ensemble des acteurs de l’habitat et du logement, et donc construire un dialogue constant avec eux, fait partie de ma manière d’envisager mon mandat d’élue.
Mais cela va au-delà. J’ai besoin des associations pour porter les politiques que nous défendons à la région, parce que ces acteurs sont sur le terrain, en relation avec les populations que nous souhaitons aider. J’ai aussi besoin de leurs expériences pour comprendre comment nous pouvons être utiles, comment élaborer des mesures efficaces qui répondront aux objectifs que nous nous sommes fixés (lutter contre le mal-logement, améliorer l’accès au logement).

Relation de confiance
D’un autre côté, les associations ont besoin de notre soutien à leurs missions, souvent déléguées, ainsi qu’à leur projet associatif. Elles ont également besoin des institutions pour porter des projets expérimentaux (salles de consommation de stupéfiants, villages d’insertion pour les Roms, etc.). Cela implique une relation de confiance et de respect, visant à considérer les associations n’ont pas seulement comme des « bénéficiaires » de subventions mais comme des acteurs à part entière de la mise en œuvre de nos politiques.

Ce dialogue peut être très tendu, notamment quand on doit répondre à des crises aussi fortes que celle du mal-logement. D’autant que l’État se désengage de ses missions régaliennes et espère des collectivités locales qu’elles prennent le relais sans moyens financiers supplémentaires. Ainsi, les tensions autour du soutien financier peuvent facilement réduire le dialogue entre associations et élus à une question de financement et de dossiers administratifs, ce qui, il faut le reconnaître, n’est pas toujours pour déplaire aux collectivités.

Une dernière difficulté tient aussi à l’institutionnalisation du dialogue avec la société civile. Ainsi les assemblées régionales sont conçues comme duales (conseil régional et conseil économique, social, environnemental régional – Ceser). Un dialogue est donc bien institué entre les élus et les représentants de la société civile. Le Ceser produit ses propres avis, prend des positions sur des politiques à mener. Il semble néanmoins nécessaire de ne pas s’en tenir là.

Plus généralement, ce débat pose la question de la pratique démocratique et citoyenne. L’exigence même de concertation, énoncée parfois par la loi dans certains domaines (par exemple en matière de rénovation urbaine) est une avance réelle... si l’on s’en donne réellement les moyens. On a trop vu comment ces procédures ont pu être détournées ou réduites à néant par ceux qui les organisent (consultation des locataires au mois d’août ; désignation de celles ou ceux qui ont le droit de prendre la parole, etc.).

Il semble ainsi difficile de construire un dialogue fort avec le monde associatif, quand on observe comment celui avec les citoyens peut être dévoyé. Les consultations, concertations, tout ce qui relève de la démocratie participative et locale doit se faire de manière sérieuse ! En acceptant le résultat ! Faire le pari du jeu démocratique est risqué pour les élus, mais souvent bien plus enrichissant que la simple course à une légitimité ou reconnaissance.